TU
SERAS UN HOMME
Si
tu peux voir détruit l'ouvrage
de ta vie,
Et sans dire un
seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un
seul coup le gain de cent
parties,
Sans un geste et
sans un soupir;
Si tu peux être
amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être
fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant
haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter
et te défendre;
Si tu peux
supporter d'entendre tes
paroles,
Travesties par
des gueux pour exciter les sots,
Et, d'entendre
mentir sur toi leurs bouches
folles
Sans mentir
toi-même d'un mot;
Si tu peux
rester digne en étant populaire,
Si tu peux
rester peuple en conseillant les
rois,
Et si tu peux
aimer tous tes amis en frères
Sans qu'aucun
d'eux soit tout pour toi;
Si tu sais
méditer, observer et connaître
Sans jamais
devenir sceptique ou
destructeur,
Rêver, mais sans
laisser ton rêve être ton
Maître;
Penser sans
n'être qu'un penseur;
Si tu peux être
dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être
brave et jamais imprudent,
Si tu sais être
bon, si tu sais être sage,
Sans être moral
ni pédant;
Si tu peux
rencontrer triomphe après
défaite,
Et recevoir ces
deux menteurs d'un même front;
Si tu peux
conserver ton courage et ta
tête;
Quand tous les
autres les perdront;
Alors, les Rois,
les Dieux, la chance et la
victoire,
Seront à tout
jamais tes esclaves soumis,
Et ce qui vaut
bien mieux que les Rois et la
Gloire,
Tu seras un
homme, mon fils
(
"IF" de Rudyard Kipling )
Adaptation en
vers français d'André Maurois,
de l'Académie Française.
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Quand
il
n’y aura plus personne
pour protester
Lorsque
les nazis vinrent chercher les
communistes,
Je me suis tu :
je n’étais pas communiste.
Lorsqu’ils ont
enfermé les sociaux-démocrates,
Je me suis tu :
je n’étais pas social-démocrate.
Lorsqu’ils sont
venus chercher les juifs,
Je me suis tu :
je n’étais pas juif.
Lorsqu’ils ont
cherché les catholiques,
Je me suis tu :
je n’étais pas catholique.
Lorsqu’il sont
venus me chercher,
Il n’y avait
plus personne pour protester
Pasteur
Martin Niemoller (interné par
Hitler de 1938 à 1945)
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La
Vie d'Artiste
(paroles de Léo
Ferré et Francis Claude)
Je
t'ai rencontrée par hasard,
Ici, ailleurs ou
autre part,
Il se peut que
tu t'en souviennes.
Sans se
connaître on s'est aimés,
Et même si ce
n'est pas vrai,
Il faut croire à
l'histoire ancienne.
Je t'ai donné ce
que j'avais
De quoi chanter,
de quoi rêver.
Et tu croyais en
ma bohème,
Mais si tu
pensais à vingt ans
Qu'on peut vivre
de l'air du temps,
Ton point de vue
n'est plus le même.
Cette
fameuse fin du mois
Qui depuis qu'on
est toi et moi,
Nous revient
sept fois par semaine
Et nos soirées
sans cinéma,
Et mon succès
qui ne vient pas,
Et notre pitance
incertaine.
Tu vois je n'ai
rien oublié
Dans ce bilan
triste à pleurer
Qui constate
notre faillite.
" Il te reste
encore de beaux jours
Profites-en mon
pauvre amour,
Les belles
années passent vite."
Et
maintenant tu vas partir,
Tous les deux
nous allons vieillir
Chacun pour soi,
comme c'est triste.
Tu peux
remporter le phono,
Moi je conserve
le piano,
Je continue ma
vie d'artiste.
Plus tard sans
trop savoir pourquoi
Un étranger, un
maladroit,
Lisant mon nom
sur une affiche
Te parlera de
mes succès,
Mais un peu
triste toi qui sais
" Tu lui diras
que je m'en fiche...
que je m'en
fiche..."
*****
La
voix
Mon
berceau s'adossait à la
bibliothèque,
Babel sombre, où
roman, science, fabliau,
Tout, la cendre
latine et la poussière grecque,
Se mêlaient.
J'étais haut comme un in-folio.
Deux voix me
parlaient. L'une, insidieuse et
ferme,
Disait : « La
Terre est un gâteau plein de
douceur ;
Je puis ( et ton
plaisir serait alors sans terme
! )
Te faire un
appétit d'une égale grosseur. »
Et l'autre : «
Viens ! oh ! viens voyager dans
les rêves,
Au delà du
possible, au delà du connu ! »
Et celle-là
chantait comme le vent des
grèves,
Fantôme
vagissant, on ne sait d'où venu,
Qui caresse
l'oreille et cependant
l'effraie.
Je te répondis :
« Oui ! douce voix ! » C'est
d'alors
Que date
ce qu'on peut, hélas ! nommer ma
plaie
Et ma fatalité.
Derrière les décors
De l'existence
immense, au plus noir de
l'abîme,
Je vois
distinctement des mondes
singuliers,
Et, de ma
clairvoyance extatique victime,
Je traîne des
serpents qui mordent mes
souliers.
Et c'est depuis
ce temps que, pareil aux
prophètes,
J'aime si
tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans
les deuils et pleure dans les
fêtes,
Et trouve un
goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends
très souvent les faits pour des
mensonges,
Et que, les yeux
au ciel, je tombe dans des
trous.
Mais la Voix me
console et dit : « Garde tes
songes ;
Les sages n'en
ont pas d'aussi beaux que les
fous ! »
Charles
Baudelaire