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LES YEUX AU CIEL
chapitre 16
 

Au cours de la première nuit de l'été, nous eûmes soudain une lancinante envie d'eau salée, d'horizon infini et de sable chaud sentant l'huile solaire et la peau cuite.

Nous aurions pu traverser la France de part en part, rejoindre la Côte d'Azur ou virer vers la Vendée, tels des bouffeurs de bitume empêtrés dans des marées humaines d'estivants pâlichons venus d'outre-Quiévrain.

Mais, c'eût été bien irresponsable quand nous étions à quelques kilomètres à peine de Honfleur et de la lucrative côte des casinos. Et puis, nous voulions juste y passer une journée, pas davantage ! Nous partîmes sans même avoir défait notre lit.

En milieu de semaine, préservé des milliers de Parisiens en espadrilles fluo et gourmettes apparentes, ce petit port était tout ce qu'il y a de plus charmant. Je n'y suis jamais retourné depuis...

Nous étions arrivés très tôt avant l'aube et avions profité du sommeil des autochtones pour visiter la ville. Seuls des pêcheurs s'affairaient autour de leurs bateaux. Nous déambulions sur des pavés qui nous semblaient centenaires.

Au milieu de l'activité impressionnante des laborieux du petit matin, notre présence jurait délicatement. La lumière naissante éveillait peu à peu les hautes demeures étroites assoupies. Les commerçants opportunistes n'allaient pas tarder à ouvrir leurs boutiques.

Déjà, les cafés s'animaient des traditionnelles conversations à propos de la pluie et du beau temps. Ici, elles n'étaient cependant pas gratuites comme ailleurs mais d'un intérêt évident. Certes, le ton restait badin mais des vies de marins avaient dû se décider autour de ce zinc. Cela était présent dans l'air et inspirait forcément une réelle déférence.

Notre exceptionnelle discrétion fut naturellement remarquée... Chaque nouvel arrivant nous toisait avec étonnement puis nous laissait à notre relative invisibilité.

Nous nous faisions l'effet de vampires ayant dépassé l'heure limite de retour à leurs moelleux capitonnages séculaires.

Mais, après une nuit blanche, l'expresso du bord de mer ne put nous empêcher de sombrer dans un envoûtant sommeil. Nous n'eûmes ni la force ni le courage de nous mettre en quête d'une chambre libre. Aussi, nous nous écroulâmes dans la voiture que, bien inspiré, j'avais garée sur un petit parking, à l'abri des regards uniformés.

Une triplette d'heures plus tard environ, nous fûmes rappelés à la vie par un soleil goulu qui cherchait à nous cuire à l'étouffée.

La température atteignait au moins cinquante degrés dans l'habitacle de notre petite cylindrée. Je transpirais à grosses gouttes tièdes comme un faux témoin trop émotif. Marie avait l'éclat d'une seiche accrochée depuis des lustres dans une cage de perruches anorexiques et nos vêtements étaient trop fripés pour être honnêtes.

Ma fée décatie m'a copieusement insulté pour avoir choisi un barbecue comme emplacement.

Sa bouche pâteuse ne tarissait pas de reproches à mon encontre.

Je ne répondis pas à ses bassesses désabusées... S'engueuler, par un si beau temps, eût été une aberration !

J'ai rampé hors du véhicule et, à la stupéfaction amusée de ma fée médusée, je me suis tranquillement mis à me déshabiller en posant une à une mes frusques trempées sur le capot brûlant. Cela sentait la sueur froide réchauffée ; quelque chose entre la pisse de chat et le vestiaire de sport collectif... C'était infect, une véritable agression nauséabonde mais tellement drolatique.

Puis, en caleçon à fleurs et baskets unies, chéquier poussif et portefeuille à la main, d'un pas décidé mais calme, je pris la direction d'un magasin de fringues qui se trouvait à quelques centaines de mètres.

J'entendis le doux bruit d'une portière claquant dans mon dos puis celui plus subtil d'une démarche légère emboîtant la mienne. Ma fée sidérée me suivait à distance raisonnable : vingt longueurs !

Ainsi, en cas de pépins douteux avec la milice locale, elle aurait pu jurer sur la foi du serment ne pas me connaître...

Je pénétrai en cette tenue de naturiste pudique dans la boutique de mode estivale fournissant ainsi aux deux vendeuses une anecdote mémorable qu'elles pourraient raconter à leurs progénitures joufflues jusqu'à la fin de leurs jours.

J'étais trop bon... Vraiment !

En choisissant un nécessaire de Casanova-plagiste, j'observai par la vitrine mon amour qui gloussait sur un banc. Je calculai mes hésitations pour obtenir un bon timing dans mes effets comiques.

J'optai finalement pour un short clair et une chemise hawaïenne. Je sortis de ce gouffre à dollars comme on sort de scène après un spectacle réussi, plébiscité unanimement par la critique clanique...

Marie me sauta au cou et me roula une énorme pelle devant les mignonnes qui applaudissaient frénétiquement sur leur pas-de-porte.

Nous les saluâmes comme il se devait avant de partir savourer notre triomphe dans l'intimité du couple restaurée...

 
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